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La machine. C’est autour d’elle que les sujets laborieux se réunissent. Engin imposant, bruyant. Les premiers jours, on croit encore que l’on pourra parler, mais elle couvre les mots. Au mieux, lit-on sur les lèvres. La machine a en horreur la parole – elle la broit. Celle dont je parle a besoin de cinq personnes : trois à l’entrée, deux à la sortie. La machine agence l’espace en disposant les travailleurs autour d’elle, elle organise les modes de relation : à la chaîne. Elle ne fait pas partie de l’équipe, mais c’est elle qui réunit les travailleurs, les soudent dans une solidarité. C’est elle aussi, par sa régulation du temps, au rythme de ses mécaniques, qui a sculpté les gestes des travailleurs dans le fantasme d’une métronomique précision.
Malgré sa violence, on la respecte, on en prend soin – car sans elle, nous travaillerions à la main. Il lui est arrivé de s’arrêter – nous lui en avons voulu. Et secrètement, on la déteste d’imposer ainsi son joug – malgré soi, on la violente un peu, juste ce qu’il faut pour ne pas la mettre en colère.
De temps à autre, une explosion pulsionnelle : parfois violente (envers la machine ou dirigée vers soi), parfois verbale (envers le collègue), toujours sexuelle – dans un déploiement du vulgaire, dans le verbe ou dans le geste : une danse obscène avec le matériel, où l’on figure métaphoriquement le coït a tergo façon d’exercer une domination vertueuse sur la machine, de se rappeler que l’homme est le maître.
Les signifiants sont là . Le bruit empêche qu’aucun s’en saisisse et les parle – que rien ne circule d’autre que les tapis roulant les matériaux dont se nourrit la machine.
Machine soi-même, on patiente car on sait que ce monde étroit qui régule à l’extrême la parole est lui-même contraint dans des limites précisées par un contrat de travail. L’heure venue, il sera temps de taire le monstre. Les oreilles siffleront. Nul n’osera rompre ce silence soudain léger, rendu sacré par la victoire sur une journée de travail.
Pourtant, dans le vacarme, P. me demande de lui parler du jazz, des origines de cette musique, de la définition qu’on pourrait lui donner. Je lui explique comme je peux les racines historiques et raciales, la situation actuelle, j’improvise une réponse rendue ardue par le vacarme machinal des entrées et des sorties. Une réponse – quelques mots qui attestent d’un « j’entends ta question » – sur le fond d’une structure de production au rythme binaire sans swing ni syncope, peut-être un funk. Je pense au band de James Brown : formidable turbine à groove, locomotive régulière qui rend possible la sex machine. Je lui parle des negro spirituals, ces chants d’esclaves qui n’avaient que la terre et les champs de coton ; nous, nous avons la machine et son chant compact. Je lui parle du taqsim, le jazz des arabes et qui veut dire aussi division (du rythme) ou distribution, répartition d’une mélodie improvisée dans le cadre d’une couleur harmonique. La musique classique occidentale est soumise à un maître papier, à une métrique inscrite sur la partition – mais l’interprète hante le compositeur qu’il ramène à la scène. La musique improvisée se supporte parfois d’une trace sur du papier, ou de quelques mots pour s’accorder, mais c’est mettre sur le devant de la scène, le fantôme lui-même. En jazz, c’est l’inconnu (du public, du compositeur, de l’interprète) qui surgit de l’artiste et qui est glorifié – une suite de lapsus dissonants, de dérapages sublimés.
Il fallait la violence historique de la traite négrière pour faire jaillir le jazz de la terre labourée. La blue note est la note servile qui ne demande que sa libération sur autre chose. Prends garde, machine, que ta domination, que ta décadance impériale ne réveille des entrailles le démon vulgaire du jazz !
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